La théorie de l’attachement

Développée en 1958 par John Bowlby, psychiatre et psychanalyste britannique, la théorie de l’attachement traite des liens affectifs et durables  entre deux personnes, liens qui auraient une influence forte dans notre développement cognitif et comportemental de la naissance à la mort. D’après Bowlby, les enfants en bas-âge ont besoin de développer une relation d’attachement avec une ou plusieurs personnes de manière cohérente et continue pour obtenir un développement social et émotionnel normal.

De la dépendance à l’attachement.

John Bowlby

Car oui, les enfants ne « poussent » pas, et n’ont pas seulement besoin de nourriture et d’une « bonne éducation ». Il faut dire que dans ce domaine, les préjugés et croyances sont tenaces… Et si vous avez des enfants, vous devez sans doute savoir que ce genre de sujet est au moins aussi générateur de conflit qu’une discussion politique. Dans ce cadre, la théorie de l’attachement fait réellement du bien, car elle s’appuie, enfin, sur des travaux scientifiques et non sur des méthodes empiristes « contre intuitives » qui n’ont pas beaucoup de fondements scientifiques, comme la méthode Ferber (1985). Il s’agit d’une méthode couramment utilisée aujourd’hui qui permettrait de « résoudre » les « problèmes » de sommeil de l’enfant par le biais d’un sevrage du besoin de réconfort parental pour l’endormissement. Il s’agit de laisser pleurer l’enfant 5, 10, 15 minutes afin qu’il puisse obtenir une « autonomie » sur son sommeil.

Pour revenir à la genèse de la théorie de l’attachement, il faut remonter à la moitié du XXe siècle où les théories de Donald Winnicott, pédiatre, psychiatre et psychanalyste britannique, sur les phénomènes transitionnels et sur la notion qu’il nommait « the good-enough mother« , ont pu mettre en évidence le rapport de l’enfant avec « l’objet maternel ». Il fut l’un des pionniers dans les théories liées à l’attachement, tout comme Konrad Lorenz, éthologue autrichien, qui permit, grâce à ses découvertes (les coordinations héréditaires, les mécanismes innés de déclenchement ou encore ses découvertes sur l’apprentissage) de mieux comprendre les comportements des animaux. Enfin, les expériences controversées d’Harry Harlow, psychologue américain, ont permis de mettre en évidence l’importance de l’accompagnement dans les premiers stades du développement des primates.

Ces travaux ainsi que bien d’autres permettront à Bowlby de développer la théorie de l’attachement. Celle-ci ne concernait initialement que les comportements infantiles pour ensuite être étendue aux comportements des adultes. Concernant les enfants, elle stipule que l’attachement est essentiellement lié à la recherche d’une figure d’attachement dans les moments de stress. Les enfants s’attachant aux adultes qui prennent soin d’eux (caregivers, donneurs d’attention en français) et cela sans distinction de genre. En gros, ils ne s’attachent ni exclusivement à la mère, ni exclusivement aux parents, ils peuvent d’ailleurs s’attacher à plusieurs personnes et les « schèmes » d’attachement que nous verrons par la suite peuvent être différents en fonction des relations.

D’après Bowlby, cette relation est le fruit de notre évolution biologique. En effet, l’évolution de notre espèce a hérité et développé les comportements sociaux favorisant la survie des individus et du groupe. En cela, le comportement d’attachement des enfants en bas age avec un ou des adultes qui s’occupent d’eux a pu donner un avantage conséquent dans la survie des très jeunes humains. Imaginez donc des enfants en bas age prêts à fuir dès que les adultes ont le dos tourné. Bien qu’il n’y ait plus de dangereux prédateurs non humains dans nos villes et nos campagnes, pas sûr qu’ils puissent survivre longtemps avec un comportement de la sorte.

Un bébé néo-zélandais qui s’enfuit de chez ses parents par la chatière. En voilà un qui devrait être « attaché » plus solidement.  (Ceci est une blague).

Selon Bowlby, la recherche de proximité avec la figure d’attachement devant une menace a un avantage conséquent du point de vue de l’évolution (1). La reconnaissance de la non-familiarité, de l’isolement et des situations de dangers le sont aussi. Même si le phénomène d’attachement semble relativement robuste, la séparation avec le ou les « donneurs d’attention » ou des changements fréquents de ces « donneurs d’attention » peuvent générer des désordres psychologiques plus tard dans la vie de l’enfant (2).

 

Les schèmes de l’attachement.

Plus tard, Mary Ainsworth, psychologue américaine, développa à la suite d’observations réalisées sur des paires d’enfants/parents en Écosse et en Ouganda, plusieurs types d’attachements, ce qu’elle nomma des « schèmes ». Elle établira trois types de schèmes qui seront complétés par un quatrième suite aux travaux de recherche de la psychologue américaine Mary Main.

Schèmes de comportement de l’enfant et du caregiver avant l’âge de 18 mois (3)

Schème
d’attachement
Enfant Donneur de soin
Sécure Utilise le « donneur d’attention » comme base de sécurité pour l’exploration. Proteste en cas de départ du « donneur d’attention », recherche sa proximité, est rassuré par son retour, et retourne alors explorer. Peut être rassuré par un étranger, mais montre une préférence nette pour le « donneur d’attention » Répond de façon appropriée, rapide et cohérente aux besoins.
Évitant Peu d’échange affectif durant le jeu. Peu ou pas de signe de détresse en cas de séparation, peu ou pas de réaction visible lors du retour, s’il est pris dans les bras ignore ou se détourne sans faire d’effort pour maintenir le contact. Traite les étrangers de la même façon que le « donneurs d’attention » Peu ou pas de réponse à l’enfant stressé. Décourage les pleurs et encourage l’indépendance.
Ambivalent/Résistant Incapable d’utiliser le donneur de soin comme base de sécurité, recherche la proximité avant que la séparation ne survienne. Stressé par la séparation mais de façon ambivalente, en colère, montre de la répugnance à manifester des signes de sympathie pour le donneur de soin et retourne jouer. Préoccupé par la disponibilité du donneur de soin, cherche le contact mais résiste avec colère lorsqu’il survient. Pas facilement apaisé par un étranger. Incohérence entre des réponses appropriées et d’autres négligentes.
Désorganisé Stéréotypes en réponse, tels que se figer ou faire certains mouvements. Absence d’une stratégie d’attachement cohérente, montrée par des comportements contradictoires et désorientés tels qu’approcher le dos en avant. Figé ou comportement figeant, intrusif, se tient en retrait, négativité, confusion des rôles, erreurs de communication affective, maltraitance.

Comment créer un lien « sécure » avec l’enfant.

Nous venons donc à la question cruciale, comment faire en sorte que les enfants développent des attachements sécure ? Donc en somme quels doivent être les comportements adéquats des adultes ? Pour répondre à ces questions la pédopsychiatre Nicole Guedeney a réalisé dans le cadre de cette conférence un résumé des comportements adéquats des adultes pour créer l’attachement sécure chez l’enfant. Je vous invite donc à la regarder, il s’agit d’une conférence absolument passionnante !

Mais pour les plus réfractaires au format vidéo (chose que je peux comprendre vu la longueur de la vidéo) je vais tout de même me permettre de vous faire un mini résumé. Mais la vidéo est complète et pédagogique, les questions/réponses permettent de soulever quelques interrogations récurrentes, je vous invite donc à prendre un peu de votre temps pour la visionner.

En résumé, la théorie de l’attachement au sujet des bébés traite de leurs besoins émotionnels et de la manière dont les adultes vont y répondre. Ainsi dans cette théorie les comportements du bébé ne sont pas surinterprétés de manière arbitraire mais requièrent nécessairement une analyse psychologique et/ou neurologique pour mieux comprendre les mécanismes émotionnels et comportementaux des bébés. Ainsi l’idée selon laquelle les bébés feraient des « caprices » ou « du cinéma » est une surinterprétation du comportement du bébé en le comparant au comportement d’un adulte.

Ce que nous montrent justement les neurosciences, c’est que les cerveaux des bébés et des enfants ne sont pas aussi matures que les nôtres. Par exemple leur cortex préfrontal, qui permettrait – entre autres choses – la gestion des émotions, n’est pas encore mûr (contrôle inhibiteur). Ce n’est qu’à l’âge de 5-6 ans qu’ils pourront maîtriser seuls leurs émotions (4).

Alors que constituent les facteurs déterminants qui permettent l’attachement sécure ? D’après Nicole Guedeney, les gestes affectifs et attitudes répétés qui signalent au bébé une prise en compte de ses besoins, les séparations limitées, la continuité des soins apportés et la prévisibilité et la cohérence des réactions des adultes qui s’occupent du bébé permettent à celui-ci de se sentir en sécurité et donc d’établir un lien d’attachement sécure. Il s’agit en somme d’être attentif et empathique dans les moments où le bébé a besoin de sécurité, notamment en le consolant, en apportant du soutien, en proposant des solutions et en étant empathique avec lui sans pour autant vivre la même émotion que lui. C’est en gros lui faire comprendre qu’il peut compter sur l’adulte qui comprend ses émotions.

 

La théorie de l’attachement chez l’adulte.

Dans les années 80, Cindy Hazan et Philip Shaver étendirent la théorie de l’attachement aux relations sentimentales des adultes et tout comme chez l’enfant 4 types de schèmes similaires à ceux des enfants furent établis (sécure, insécure-ambivalent, insécure-évitant et désorganisé/désorienté) (5). Et bien que les modèles opérants internes soient relativement stables pour les adultes, certains auteurs ont suggéré qu’il y aurait plusieurs modèles possibles en fonction des différentes relations qu’ils entretiennent.

Les adultes sécures tendent à adopter une vision positive d’eux-mêmes, de leurs partenaires et des relations qu’ils nouent. Ils se sentent à l’aise dans l’intimité comme dans l’indépendance, équilibrant les deux.

Les adultes anxieux-soucieux recherchent un haut niveau d’intimité, d’approbation et de réponse à leurs initiatives de la part de leurs partenaires, se montrant excessivement dépendants. Ils ont tendance à être moins confiants, à adopter une vision moins positive d’eux-mêmes et de leurs partenaires, et sont aussi susceptibles de montrer au sein de leurs relations un haut degré d’expression de leurs sentiments, de souci et d’impulsivité.

Les adultes distants-évitants recherchent un haut niveau d’indépendance, et semblent souvent éviter totalement l’attachement. Ils se perçoivent eux-mêmes comme auto-suffisants, non susceptibles de subir les sentiments d’attachement et n’ayant pas besoin de relations proches. Ils tendent à faire taire leurs sentiments, gérant le risque de rejet en gardant eux-mêmes à distance leurs partenaires, dont ils ont bien souvent une assez pauvre opinion.

Les adultes craintifs-évitants éprouvent des sentiments partagés au sujet des relations proches, désirant et à la fois se sentant mal à l’aise avec la proximité émotionnelle. Ils ont tendance à se méfier de leurs partenaires et se considèrent eux-mêmes indignes d’affection (unworthy). De la même façon que les adultes distants-évitants, les adultes craintifs-évitants tendent à fuir l’intimité, réprimant leurs sentiments. (6)

Une théorie passionnante, qui, en plus de nous révéler notre propension à l’affection, au besoin de sécurité et de prendre soin des autres, nous montre aussi que les rapports humains ne sont pas seulement des rapports naturellement compétitifs ou individualistes.

 

La résilience, processus de guérison

Enfin, et je voulais terminer par cela, il ne faut pas oublier que les schèmes d’attachements ne sont pas immuables et que nous avons tous la possibilité de résoudre nos problématiques passées ou actuelles grâce à notre capacité de résilience. La résilience est un phénomène psychologique qui nous permet de nous remettre de nos chocs traumatiques, de résorber les plaies psychologiques si vous préférez. D’ailleurs, je vous invite à regarder cette magnifique conférence de Boris Cyrulnik sur le sujet.

 

Stéphane Hairy

 

Pour aller plus loin :

Comprendre la théorie de l’attachement.

Boris Cyrulnik : « De la tragédie à la reconstruction du Moi », Leçon d’ouverture du Colloque

Boris Cyrulnik – La mémoire traumatique

Boris Cyrulnik – Biologie de l’attachement

Livres :

L’attachement, un instinct oublié. Yvane Wiart

L’attachement, de la théorie à la clinique. Blaise Pierrehumbert

La théorie de l’attachement : son importance dans un contexte pédiatrique. Susana Tereno

L’attachement, un lien vital. Nicole Guedeney

Vivre heureux avec son enfant, Catherine Gueguen

 

Sources :

(1) (en) Vivien Prior et Danya Glaser, Understanding Attachment and Attachment Disorders : Theory, Evidence and Practice, London and Philadelphia, Jessica Kingsley Publishers,

(2) (en) Bowlby J, « The nature of the child’s tie to his mother », International Journal of Psychoanalysis, vol. 39, no 5,‎ , p. 350–73

(3) (en) Ainsworth MD, Blehar M, Waters E, Wall S (trad. de l’espagnol), Patterns of Attachment: A Psychological Study of the Strange Situation, Hillsdale NJ, Lawrence Erlbaum Associates,

(en) Main M, Solomon J, Discovery of an insecure disoriented attachment pattern: procedures, findings and implications for the classification of behavior, Norwood, NJ, coll. « Affective         Development in Infancy »,

(4) Vivre heureux avec son enfant, Catherine Gueguen, Robert Laffont, 2016, p 37, p 78, p 140-141

(5) Guédeney, L’attachement : approche théorique, 2009, N. Guédenay, S. Tereno, p.132

(6) Théorie de l’attachement, attachement chez l’adulte – wikipédia

 

4 Commentaires
  1. Boris 9 mois Il y a

    Merci

  2. Esprit Libre 9 mois Il y a

    Très intéressant et vous remercie de ce partage que je ne vais pas garder pour moi bien sur …Il faut partager dans la vie !

  3. mika 4 mois Il y a

    j’ai été déçu par le choix de la seconde vidéo que j’ai trouvé trop subjective pour avoir une quelconque valeur d’analyse objective.
    le site est très bien par ailleurs. surtout la page sur la manipulation de l’opinion.

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