Interview : Julia présidente de l’association « Les décâblés »

Session Interview : Julia, présidente de l’association Lyonnaise « Les décâblés »

 

21ème siècle,  la société et son développement s’essoufflent et tendent grandement vers un déséquilibre. Les siècles passés ont été riches en progrès techniques et technologiques, le Tout s’est complexifié, intensifié, telle une masse grandissante au sein d’un bocal en verre, l’humanité cherchant toujours plus à créer du lien, à connecter le monde.

Mais quelles en sont les limites ?

Il parait de plus en plus évident que cette croissance exponentielle, basée sur l’exploitation des ressources, de l’innovation technologique illimité et du développement économique, s’est malheureusement effectuée au détriment de l’environnement et de sa protection, du véritable lien social et du bien-être durable des individus.

En réaction à ce constat, Julia, à tout juste 18 ans, lance en ce début d’année 2018 une toute nouvelle association, j’ai nommé « Les décâblés ». Entre l’élaboration du manifeste et l’organisation d’évènements, elle a pris le temps de répondre à quelques-unes de nos questions, et franchement ça fait plaisir.

(les images qui composent cet article ont été choisies par Julia)

Bonjour Julia, je te sais bien occupée, merci à toi de prendre le temps de répondre à nos questions.
Pour commencer, pourrais-tu nous présenter un peu plus en détails ton association, nous donner une idée des membres qui la composent?

 

Les décâblés, c’est une association technocritique lyonnaise tout juste née, c’est-à-dire qu’on essaie, dans la mesure du possible, d’étudier les enjeux liés aux nouvelles technologies, en rapprochant des personnes d’horizons différents : scientifiques, informaticiens, écologues, sociologues, philosophes… Mais on travaille essentiellement sur la sensibilisation, l’information, et la formation, à travers des interventions auprès de publics variés, de la médiation scientifique et culturelle, puis en organisant des évènements ponctuels, type projections, cafés-débat, ateliers d’écriture, conférences. L’asso a aussi vocation à participer à des initiatives et porter des projets concrets d’alternatives sociétales, comme la semaine décâblée qu’on est en train de préparer, ou bien la création de low-tech, d’ateliers pour apprendre à se décâbler, donc à être moins dépendants du système technicien en somme ! Pour l’instant, on est une petite dizaine, dont un noyau de personnes très impliquées et passionnées.

 

À l’origine, quel fut ton déclic ?

 

Eh bien, tout a commencé dans le milieu associatif lyonnais. J’ai commencé à m’intéresser à la thématique du numérique après avoir lu un article sur les déchets électriques et électroniques, alors que je m’interrogeais sur les futurs possibles pour l’espèce humaine dans ce contexte de crise, à l’heure de l’Anthropocène. Au milieu de tout ça, la transition numérique posait réellement question puisqu’elle était au centre des politiques de développement durable, avec des technologies dites « vertes » et paradoxalement à l’origine de nombreuses pollutions et aberrations sanitaires. Sans qu’il n’y ait vraiment place au débat et qu’on soit réellement informés de tout ce qu’un tel choix d’orientation implique comme transformations sociales.  Vite, les enjeux se sont révélés nombreux en plus de la question environnementale : conséquences psychologiques, cognitives, philosophiques, économiques, sociales…

J’ai réalisé que beaucoup de gens se regroupaient pour critiquer et sensibiliser à un aspect particulier lié aux nouvelles technologies : libertés d’internet, obsolescence programmée, ondes électromagnétiques, écrans, nanoparticules, intelligence artificielle, humain augmenté… L’idée est donc plus ou moins partie du constat de cette compartimentation des luttes. Je me suis dit qu’il serait intéressant de faire converger ces différentes volontés à travers une approche globale dans le sens où à mon avis, on ne peut comprendre les différents impacts liés aux nouvelles technologies sans les considérer dans leur ensemble. Souvent les critiques tout comme les éloges de la technoscience reposent sur l’exclusion de toute considération d’effet de système, des complexités dans leur ensemble… L’effet global, pourtant pertinent sur le plan écologique, n’est que rarement pris en compte.

 

Quelques images inspirantes d’Andy Singer

 

 

Avoir eu une telle prise de conscience doit être un peu déstabilisant. Quel regard portes tu sur les individus de ton âge qui sont ancrés dans le numérique ?

Ça dépend. Un regard compréhensif parfois, parce que cette nébuleuse numérique nous happe et nous fascine : à la base, l’utopie numérique, c’est venu du milieu de la contre-culture américaine des années 60-70, c’est né d’une envie de se relier au monde entier, de connecter les gens, de mettre en commun la connaissance, ça a comme matérialisé la révolution métaphysique qui se jouait. Aujourd’hui, même si à mon âge on en a moins conscience parce qu’on a toujours baigné dedans et qu’on le formalise pas, on partage quand même ce même attrait pour cet univers-là qui nous dépasse, qui nous fait croire à une certaine « magie », et répond finalement à beaucoup de nos angoisses et désirs profondément humains. D’autres fois, je suis moins tolérante et j’ai envie de crier aux autres de lever la tête, de sortir de cette réalité-écran, d’ouvrir les yeux. Ça m’attriste de vivre des moments où chacun est derrière son écran, absorbé, absent.

 

 

John Holcroft, Happiness kit

 

 

Pour revenir un peu sur l’asso, pourquoi as tu fait le choix de ce modèle associatif ?

Le choix du modèle associatif me semble être le plus adapté parce que face au système actuel qui éloigne les citoyens de la participation politique et de la réappropriation de leur espace de vie, on aimerait revendiquer au contraire l’auto-organisation, le droit à l’action sociale et choix de l’autonomie créatrice, c’est ce qui nous permettra à mon avis de construire ensemble un monde qui nous convient mieux. S’appuyer sur le volontariat, c’est également une envie de montrer que l’individu est la clé du changement, qu’il est libre d’apporter sa pierre à l’édifice et de trouver du sens. De plus, le mouvement technocritique a davantage été porté par des collectifs jusqu’ici, il nous paraissait intéressant d’essayer quelque chose d’autre cette fois : il est probable qu’avoir une existence juridique nous offrira la possibilité voire la légitimité d’intervenir dans une plus grande diversité de milieux et de publics.

 

 

Quelles sont tes aspirations à long terme ?

Ma priorité dans l’association serait de continuer à développer des outils pédagogiques et supports de conférence sur les différents enjeux dont je parlais plus haut, de beaucoup travailler précisément sur la vulgarisation pour sensibiliser à de nombreux sujets par tous les biais pertinents possibles. Plus personnellement, ce serait de jardiner plus souvent et d’écrire mon livre sur le rapport à l’espace et au temps à l’ère de la révolution technologique !

 

 

Une petite question un peu plus personnelle : quelle est ta vision du monde idéal ?

Dans mon monde idéal, on refonderait une nouvelle culture du lien, en se reliant à la terre et aux autres au lieu de démultiplier les câbles ! On s’enracinerait dans des pratiques locales, résilientes et pérennes comme en agroécologie et en permaculture. Il faudrait s’inspirer de leur vision puisque dans ces philosophies, tout prend sens dans un mouvement global et dans des cycles et rythmes naturels à l’inverse de la logique industrielle et de son approche techniciste et managériale de l’environnement. On façonnerait des outils et une vie à échelle humaine, pour reprendre Ivan Illich, avec des outils conviviaux, accessibles, réparables, écologiquement soutenables, pour substituer au confort individualiste une convivialité et simplicité volontaire.

 

 

Quelles sont tes inspirations ?

Sans surprise les penseurs de l’écologie politique, particulièrement Illich ! Il y a aussi, les préservationnistes, John Muir et Henry David Thoreau, pour leur approche encore une fois holiste et quasi-mystique de l’environnement. Ils voyaient dans les forêts inexploitées et inhabitées  des paysages originels, sauvages et incertains qu’il fallait préserver contrairement aux conservationnistes qui concevaient la conservation des forêts sur une base strictement économique ! Enfin, je rajouterai les critiques libertaires du progrès technique, Jacques Ellul, Miguel Benasayag… Et Starhawk, une écologiste américaine, engagée dans une spiritualité militante.

 

John Muir à Yosemite

 

As-tu pesé le pour et le contre d’un tel engagement associatif ?

Pas vraiment, à vrai dire ça s’est fait assez spontanément, j’avais conscience de l’engagement que je prenais et avais surtout hâte de mobiliser du monde pour vivre ce projet associatif.

 

 

Dans quelles associations t’es-tu investie ? Et en quoi cela t’a influencé ?

J’ai été bénévole au sein de l’association Conscience et Impact Écologique (CIE) pendant deux ans. Ces deux années m’ont réellement convaincue de la pertinence de l’échelle individuelle comme moteur de changement mais m’ont également beaucoup appris en matière d’éducation à l’environnement. Ce qui m’a plu et qui m’inspire dans leur démarche, c’est qu’ils ne font pas que du blabla écolo mais mettent en avant des solutions concrètes à travers des ateliers de réflexion ou des ateliers pratiques, accompagnent vers une transition écologique, avec des projets et actions sur le terrain.

 

Quel serait, pour toi, l’aboutissement de ce projet ?

Ce serait une prise de conscience collective de ces enjeux, l’émergence d’une envie d’agir, la mobilisation citoyenne. J’espère voir les décâblés se développer plus comme un mouvement, qu’un projet associatif fermé. On porte cette volonté de proposer et populariser des alternatives décâblées, c’est-à-dire de décroissance technologique, d’aider les gens à vivre ce débranchement devenu nécessaire face à l’immense défi que l’humanité doit relever… Ça risque d’être un processus long, plein de désillusions, mais plein de petites victoires aussi. Alors, on s’y met ?

 

 

Un bon programme en perspective, et de riches idées. Nous retrouverons Julia et son équipe de décâblés sur les futurs évènements qui se dérouleront principalement au sein de la ville de Lyon afin de suivre l’évolution de cette association prometteuse !

Site internet de l’association : https://lesdecables.frama.site/

 

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